Partager l'article ! XXY: 1 Une agonie silencieuse, comme dans le fond d’une impasse. Un virage fou pris dans la glace, le long de cette ...
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Une agonie silencieuse, comme dans le fond d’une impasse. Un virage fou pris dans la glace, le long de cette route sinueuse. Il n’y avait aucun panneau indiquant le danger et pourtant je suis bien tombé dedans. La caisse était pourrie et le plein avait été fait quelques kilomètres plus tôt, le cocktail parfait pour une belle explosion en cas de pépin…Un coup de frein un peu trop sec, la voiture aquaplane jusqu’au fond du ravin avec moi à l’intérieur ; 6 secondes avant l’impact pour subir les flashs de 28 années d’existence ; mon cerveau allait devoir faire des choix, se concentrer sur l’essentiel pour que la dernière image soir la bonne, celle qui me restera éternellement en tête et fera sourire mon visage calciné…
J’ai deux ailes immenses qui me grattent dans le dos. Elles ont poussé instantanément, au moment de la collision avec les rochers. J’ai aussi remarqué une auréole de mauvaise qualité en suspension sur ma tête et au loin un groupe de sals types en costards Hugo Boss, qui se rapprochent en courrant et me forcent à les suivre. La caisse n’est plus qu’un monticule difforme en fin d’incandescence, Ca sent la mort à plein nez.
Accident tragique, ma durée de vie s’est prise une bonne claque, j’ai mis les deux pieds dans une flaque, de merde collante un peu chiassique. Ils m’ont traîné par les bras, soufflant comme des bœufs, fatigués par le poids de mon corps sans vie. J’avais, je l’avoue pris une bonne dizaine de kilos depuis le début de l’année, affamé par le bonheur que je vivais avec ma femme, que je ne reverrais sûrement jamais où alors de très très haut… Ca puait déjà le paradis, les nuages en flocon, la douceur du coton. Comment gambader au milieu des moutons avec cette insupportable envie de bader ? Tous ces cons qui cueillent des fleurs pour les offrir à dieu en espérant un allègement de peine, un retour sur terre, une dernière bière. Ici personne ne gagne en appel. J’aurais pourtant juré avoir amplement mérité l’enfer, j’ai cramé ma vie par tous les bouts, rien n’a été consumé à petits feux.
« N’opposez aucune résistance s’il vous plaît. Que pensez vous de nos costumes impeccables, c’est moins ringard que le déguisement de faucheuse non ? La métaphore était bien trop usée, on a demandé à dieu la permission de mettre un peu de classe dans le cérémonial, il était pas contre. En revanche, ya pas eu moyen de négocier pour les Ray Ban et les shoes en croco, l’est pas commode vous savez… » Alors je les ai suivi, en battant un peu des ailes histoire de…
Ma lacrymocardie ne me permet aucun épanouissement, et je perds tout confort à être sans arrêt triste. Quel est le but de cette souffrance quotidienne ? Où s’envolent les jours passés à pleurer ? Dans quelle dimension mentale faut-il s’exiler pour espérer échapper aux questionnements bidons ? Procéder le plus rapidement possible, dés la naissance, à l’évaluation du chemin à parcourir, au sens de la marche, et au moyen de ne pas trop se casser la gueule à chaque virage. Pour celui là c’était mort, j’étais mort…Et bien avant ce dérapage d’ailleurs. Il n’était que la manifestation physique de mon âme en péril. Le moment ou le corps se libère de ses obligations vis à vis de l’esprit et refuse de supporter d’avantage le poids du temps. Un virage, une balle, le coulant d’une corde, le courant d’un fleuve, une bouteille d’eau de javel, une plaquette entière de barbiturique noyée sous de grandes gorgées de pure malt, une lame neuve de rasoir à main, un gaz d’échappement, des prétextes…
La voiture a continué de brûler dans la nuit glacée jusqu’à l’arrivée des pompiers, du Samu, le FBI est arrivé directement de New York, Nicolas en personne ainsi que plusieurs personnalités du show bizz ; une tripotée de people en larmes au bord de l’évanouissement… Mais non je déconne, c’est moi qui suis mort, un être lambda avec un compte à la poste et un scooter volé, un job de manut et des chaussures trouées…Ils ne sont pas venus parce qu’il faisait trop froid, et la star ça a une petite santé…L’heure de ma mort a été fixée à 9h12 par le médecin légiste qui soulignera également par la suite ma cleanitude au moment du décès. L’enquête et la dizaine d’inspecteurs sur le coup noteront mon instabilité, mes incohérences, mon cynisme, ma misanthropie… Mais non, c’est moi qui suis mort c’est vrai, j’ai pas droit au génie déductif de Colombo ou au pistolet à eau de Derrick. Si c’était un suicide, l’apparente impression générale de mon de cul de sac existentiel suffisait à l’expliquer, sinon, il restait encore des grosses plaques de neige glacée plus haut sur la route. Le dossier, s’il m’est permis de penser qu’il y en aurait un serait vite classé…Le flic s’est frotté les mains et s’est approché de nos carcasses en flamme ( la voiture et moi ) . Il a dit en claquant un peu des dents à son collègue pompier :
« Il fait meilleur ici qu’en haut ». J’ai trouvé ça un peu déplacé mais bon, j’étais plus à ça prêt. Je ressemblais un peu à un feu de cheminée, le réconfort thermique toujours bienvenu dans les grandes maisons froides. Ils ont quand même finis par faire péter l’extincteur pour éteindre les dernières flammes et m’ont installé sur une civière. Les portes de l’ambulance ont claqué. Quelqu’un a appuyé un doigt sur ce qu’il me restait de cou et a hoché la tête en un non définitif. Oui, jusqu’à preuve du contraire les morts ne respirent plus… Pas besoin de sirène ou de gyrophare, pour moi il n’y avait aucune urgence. Le conducteur a allumé la radio et a repris en sifflotant les flatulences sonores émises par le poste. Merde, ya des radios dans les ambulances, c’est pas possible d’avoir la paix, même mort … Je demande simplement à la force qui gouverne ce monde et les autres de m’épargner Matmatah et tout le bonheur du monde, j’ai envie d’un truc bien lacrymal genre Arno et puis aller nager toute la journée avec toi, c’est ma dernière volonté, j’ai même plus envie d’une clope, de toute façon j’ai plus de bouche pour la fumer…
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Comme dans toutes les morgues de l’univers le climat était lourd et pesant ! Seule la lumière morte de thanatos empêchait par son faible rayonnement l’inspecteur de se prendre les murs en pleine gueule. On tâtonnait là dedans. Comme si l’atmosphère déjà repoussante se devait d’être accentuée au paroxysme du macabre ! N’était-il pas envisageable d’accrocher ça et là les visages pleins de légumes d’Archiboldo ou les couleurs joyeuses de Miro ? Les cadavres deviendraient alors les spectateurs silencieux de ce musée de la vie. C’est quand même important le cadre d’un lieu, qui à défaut de pouvoir suggérer la bonne humeur, ne plombe pas l’ambiance avec un décor d’halloween bon marché. Bien sûr la mort c’est pas le pied ni le déluge de cotillons, mais bon, inutile d’en rajouter. Quelqu’un a du un jour écrire une charte universelle concernant les morgues et autres espaces mortuaires : limitation de la puissance des ampoules à 12 watts, couleur glaciale des murs, bleu abysse ou vert vomi, tenue monochrome exigée, de préférence le noir, pas de musique, pas d’amuses bouches sur des tréteaux ou de bougies parfumées… Alors qu’un petit canapé à l’anchoïade sur un solo de Monk ne ferait de mal à personne…
Ils étaient tous bien rangés dans leurs casiers selon leur ordre d’arrivée.
« J.R., accident domestique le 30 décembre, ah oui, où je l’ai rangé celui là déjà ? » Un petit coup de plumeau sur le visage, une fine couche de fond de teint et la famille arrive, submergée par l’angoisse d’associer à la mort les formes d’un proche. L’inspecteur Kinyc, chef du département des affaires non criminelles, les a regardés sans en rajouter. Les corps sans vie ne lui inspiraient plus grand chose, l’habitude sûrement. Et puis la tristesse des autres c’était un peu son gagne pain alors…
« Toutes mes condoléances, je me joins par la pensée à vos pleurs et vos lamentations en évoquant le temps d’une minute de recueillement le souvenir vif de l’homme qu’il fut. Plein d’une envie de vivre à foutre des frissons à la plus aiguisée des faucheuses. Oui seigneur, tu nous l’a enlevé, succombant à l’envie égoïste de garder pour toi seul la magnificence de son être et… »
« Vous vous foutez de notre gueule ? »
Apparemment le speach de l’inspecteur n’avait pas plu. Bien sûr, il aurait du garder son sérieux face à cette tragédie. Le spectacle de la mort ne tolère aucune dérision. Les visages doivent être couverts de larmes et les gémissements assez puissants pour que le mort prenne conscience de son importance.
« Suivez-moi s’il vous plaît, le corps se trouve quelque part par là… Croque mort, conduisez-nous à la dépouille avant de l’emmener dans l’eau delà, au père éternel. »
D’un geste sec et précis, l’inspecteur a soulevé le drap blanc dévoilant une paire de pieds bien parallèles, aux ongles proprement coupés. Une des deux femmes présente s’est approchée en murmurant :
« Oh ! mon dieu c’est bien lui, je reconnais ses doigts légèrement palmés et cette touffe de poil au-dessus du gros orteil. »
« Donc, vous êtes en mesure de me certifier que la personne là devant vous est bien J.R., 42 ans, sans emploi, retrouvé barbotant, suffocant dans une mare gigantesque de son propre sang, et n’émettant plus comme signal d’alerte qu’un trop délicat gémissement, témoin inaudible de sa lamentable agonie et… »
« Bon c’est fini oui ? Il s’agit bien de mon pote J.R. Nous ne sommes pas de la famille alors votre cirque tragi-comique ne nous atteint pas. Il n’a jamais eu de famille et en dehors d’un petit cercle d’amis c’était un homme bien solitaire. On nous a demandé de venir l’identifier, voilà c’est fait, qu’attendez-vous de nous maintenant ? Que lui est-il arrivé en fait ? La moindre des choses serait une petite explication je pense. Un meurtre, un accident, des indices ? Le criminel est-il porté disparu, êtes vous en quête de preuves, les experts se sont ils prononcés ? »
Ce soi disant pote de J.R. transpirant à grosses gouttes. La vue du cadavre avait réveillé en lui le souvenir de ces longues soirées télévisées à l’époque où son inactivité professionnelle lui permettait de veiller jusqu’à 23h30…
« Jeudi 30 décembre, soit avant hier, il est selon les légistes 19h15 quand J.R. fait une chute mortelle du haut de son tabouret, qu’il utilisait souvent comme escabeau aux dires de sa voisine de palier. Probablement une ampoule à changer, rien de bien méchant en apparence. Il faut savoir que les accidents domestiques représentent prés de 25% des décès en France, bien avant les noyades et les intoxications alimentaires, ce qui n’est pas négligeable. Le tabouret tangue, vacille, l’apprenti électricien n’a aucun moyen de se rattraper et c’est la chute inévitable. Sa nuque bute contre le rebord de la table basse, la mort est immédiate et sans douleur. »
L’inspecteur a recouvert les pieds poilus du défunt et a fait un signe pour qu’on le range dans son casier. Le pote à J.R. s’est gratté un bouton sur le front et a demandé s’il pouvait fumer ici.
« Oui, tout le monde a droit à une dernière cigarette. »a répondu l’inspecteur.
« Tenez, fumons la pour lui »
3
J’étais dans le casier juste au-dessus de J.R. La morgue était archi pleine. La route givrée et les retours de vacances s’étaient accouplées en une série de nuits particulièrement meurtrières. Bon à l’exception de J.R. qui aura tout le temps là haut pour apprendre les lois de l’équilibre. Une infirmière vraiment charmante est venue recoiffer les quelques mèches de cheveux qui n’avaient pas brûlé. Elle m’a mis un peu de maquillage, j’allais bientôt entrer en scène. J’ai aussi eu droit à des vaporisations de sent bon pour masquer les premières effluves de ma décomposition. Mon public s’impatientait aux portes de la morgue. Des membres de ma famille, des amis, des admirateurs, des paparazzi, les journalistes vedettes des principaux magazines people… Ah non, c’est vrai, je suis pas une star, en tout cas j’ai pas eu le temps d’en devenir une ou de prendre conscience de l’intérêt de ce statut…Alors juste les potes et la famille, ça suffit…Le titre de mon spectacle ce soir, le dernier : « Salut, trouvez pas que j’ai une sale mine ? » parrainé par la sécurité routière et les centres de crash test. J’étais tout beau, tout bien parfumé, c’est juste que ça fait mieux quand les gens débarquent en larmes ; c’est déjà pas facile pour eux, il faudrait pas qu’en plus j’ai un vilain épi ou un bouton purulent sur le pif. J’étais pas mal placé sur la ligne de départ, direction le paradis ou l’enfer. La famille est arrivée au grand complet. Il y avait même des gens que je n’avais pas du tout envie de voir mais je m’en foutais ; la délicieuse en blouse blanche avait pris soin de me fermer les yeux et puis le draps était plutôt opaque pour de la si mauvaise qualité. Bon sang si j’avais été en vie j’aurais exigé la douceur d’un coton au lieu de cette chinoiserie synthétique. Mais bon, si j’étais en vie, je ne serais pas là…
L’inspecteur a exhibé mes petits pieds, le membre dominant de mon clan a confirmé mon identité et je suis retourné me coucher dans ma boîte avec les autres. Heureusement que la mort détruit tous les sentiments parce que ça m’aurait fait un mal de chien de voir mon frère pleurer.
« Un mauvais virage, la voiture n’a pas tenu la route et tout a du s’enchaîner très vite. L’explosion du véhicule a détruit une ligne à haute tension, privant une bonne partie de la ville d’électricité pendant plusieurs heures. Et dans ce vacarme, sous la chaleur des flammes le corps de J.F. se consume lentement. Les pompiers sont arrivés à temps et ont réussi, au péril de leur vie à le sortir de là, mais hélas, sans aucune chance de redonner la vie. Vous remarquerez au passage le travail impeccable de la maquilleuse, c’est hallucinant, j’en reviens pas moi même ; on s’attendrait presque à le voir bouger, non ? »
Je crois que c’est a ce moment là que mon père l’a attrapé par le cou pour l’étrangler. Mais l’inspecteur, habitué à ce genre de réaction face à son cynisme s’est vite dégagé.
« Oui, je m’emporte parfois, veuillez m’en excuser. Si vous voulez bien signer les papiers. Je vous invite à déguster un café dans le hall de la morgue, première porte à gauche en sortant, la machine en fait des délicieux. La caféine, ça remonte le moral non ? »
Les papiers ont été signés et la famille est partie la goutte au nez. J’étais à nouveau seul dans mon casier. J’avais parfaitement conscience de ce qu’il se passait et comme c’était la première fois que je décédais, je n’avais aucun moyen de savoir si c’était normal ou pas. Ca devait être un genre de purgatoire en attendant d’être jugé, en attendant que mon cerveau se vide définitivement de toutes ses pensées et retrouve le néant originel. En tout cas c’était une sensation assez bizarre ; celle d’être encore en vie sans aucun moyen de manifester cet état. J’étais totalement légumineux, à la merci de tous. Il faisait totalement noir dans ma boite et ça puait le renfermé, j’avais conscience de l’odeur mais elle ne provoquait en moi aucun haut le cœur, comme si pendant qu’une partie de moi fonctionnait encore normalement, l’autre s’était envolée au moment de l’impact et créait par son manque un bien étrange décalage.
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On m’a fait brûler une deuxième fois et je me souviens que mon corps s’est très vite embrasé, comme les restes de bûches encore tièdes au coin de la cheminée. Je peux me vanter d’avoir eu une fin de vie incandescente. Les néo-faucheurs sont revenus me chercher dans mon crématorium. Ils m’ont expliqué que c’était la procédure, on avait le droit de revoir une dernière fois ses proches et d’assister aux derniers instants…Ils m’ont aussi avoué que dieu en avait pas mal rien à foutre qu’on se fasse incinérer, enterrer, découper, hacher en boulettes… Un mort est un mort, et son corps possède une âme aussi valable sous la stèle d’un cimetière que dispersée aux quatre coins du globe. Ca m’a rassuré, moi qui associait le mot religion à une germination acnéique, je trouvais tout de suite dieu beaucoup moins ringard. Effectivement, ça craint les sépultures. T’auras toujours un con dégénéré qui viendra écrire des saloperies sur ta pierre, pisser dans le vase des fleurs ou encore mieux, une bande de tarés nécrophiles en quête d’un orgasme post mortem…Non merci, je préfère que mes cendres s’envolent au hasard d’un vent capricieux.
Ils n’étaient pas si désagréables en fait les anges Hugo Boss. On a parlé de Vim Wenders et ses ailes du désir. Ils avaient bien aimé et restaient sur le cul quant à la lucidité du gars. « A croire que ce mec est mort et qu’il raconte sa propre condition d’ange déchu, c’est exactement ça… » . J’ai rapidement appris à voler, c’était pas bien compliqué en fait, juste une histoire de synchronisation. Je leur ai demandé où on allait, si c’était aussi délirant que dans l’imaginaire des vivants.
« Tout ce qu’on peut te dire c’est que vous, en bas, vous extrapolez pas mal en fait. Les rôtisseuses de l’enfer, les joueurs de lyre au paradis, un mélange de sacré, de païen, les restes du repas de la veille, un tour de poivre du moulin et vas y que je pense t’avoir assimilé la bible…Forcément après, dans le crane de certains ça fait des gros dégâts… Non en fait c’est un genre de néant, le ventre de ta mère pour l’éternité. Avec ta boisson préférée pour liquide amniotique et un cordon ombilicale long comme le diamètre de l’univers. Non ça dépend de toi, de ce que tu as été et ce que tu es capable de devenir. Tu redescendras peut être mais t’auras une belle surprise. » Ils ont éclaté de rire en chœur.
« Cool, tant que c’est pas la copie conforme de ce que j’ai pu vivre en bas, moi ça me va »
On a volé tout droit à la verticale pendant… Au fait j’en savais sais rien, je n’avais plus du tout la notion du temps, normal… En tout cas le soleil se couchait quand on est arrivés. Ils ont plongés dans une sorte de puits à l’ouverture minuscule, j’ai jeté un œil ; Sans fond ; Alors s’en m’en faire j’ai grimpé la margelle et je suis descendu. Ca sentait bon l’encens dans le conduit. Sainte Conchita avait du astiquer les lieux dans la matinée. J’ai dégringolé comme Alice dans le terrier, surpris par les variations alternatives d’apesanteur et de vide absolu. Ca paraissait sans fin. Au bout de… je sais pas… je me suis écrasé comme une merde sur le sol. J’ai pas eu mal, j’étais mort. En me relevant j’ai remarqué que mes ailes avaient disparues et qu’à la place j’avais deux petites cicatrices discrètes. J’ai continué à pieds donc, ça me faisait un peu chier de marcher mais bon…Mon escorte s’était volatilisée mystérieusement. Tout au fond je commençais à apercevoir une sorte de porte. Pas très original, le coup du « j’entre dans une autre dimension », la métaphore du passage d’un monde à un autre, d’une logique cartésienne à une anarchie des sens et des valeurs. Mais c’était bien une porte. J’ai frappé, par habitude… Personne n’a répondu alors je suis entré…
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Les gens étaient tous collés à la vitre du bus pour ne pas manquer un centimètre carré du spectacle réjouissant de l’accident. Le chauffeur a ralenti pour faire durer le voyeurisme. Il y a eu des holala et des oh ! mon dieu. Le sang ça n’attire pas que les moustiques et les vampires. Et certaines personnes âgées sont pire que le valaque prince Vlad. Une fois passé l’événement de la journée, chacun a regagné sa place. J’ai tâté mon dos discrètement ; les cicatrices étaient toujours là, bien symétriques. J’étais passé par cette porte et je me retrouvais là dans ce bus…Je pense pas qu’il faille trouver à ça une quelconque explication, et je maudis tous les réfractaires aux théories sur la réincarnation parce que là s’en était une bordel… Pas de pince moi je rêve, j’avais pas pris de LSD depuis une éternité, et les seuls champis que je m’autorisait à ingurgiter étaient de paris et agrémentaient par leur faible saveur des pièces du bouche servies saignantes. A droite, la vitre dégueulasse du bus laissait apparaître à travers ses zones de crasse un paysage que je ne connaissais pas. A gauche, un autre paysage inconnu à la différence que la vitre était beaucoup moins sale. Et c’est en regardant en bas que j’ai été totalement sur le cul. J’arrivais à voir mes pieds mais seulement la pointe. Le reste était caché par une paire de seins… Et la haut on s’était pas foutu de ma gueule en plus… Le plus dur n’était pas de réaliser que j’étais devenu une femme mais de résister à l’envie de me tripoter les mamelons. Non, restons discret. Je les ai juste fait remuer un peu histoire de vérifier qu’ils étaient bien vrais. J’ai fouillé dans mon joli sac à main rose et entre les bâtons de rouge à lèvres, les serviettes hygiéniques et des papiers de tablettes mentholées j’ai trouvé mon porte feuille. J’espérais qu’ils ne m’avaient pas donné un prénom à la con, genre Josette ou Barbara. J’ai sorti ma carte d’identité, et j’ai été agréablement surpris. Lucie. Je m’appelle Lucie. Bonjour je m’appelle Lucie, c’était marqué que j’avais 22 ans, 1m66, les yeux bleus et que j’étais française. Je me suis laissé un instant pour m’habituer à cette apparence, ces nouvelles données. Lucie. C’était bien pratique que je sois toujours dans ce pays, non que j’y sois attaché, loin de là, mais au niveau des repères, ça m’éviterait d’être encore plus paumé. Parce que nom de dieu je l’étais quand même sacrément. Il fallait surtout pas en parler à qui que ce soit, sinon c’était un aller simple pour l’asile. Salut la famille, en fait j’étais pas vraiment mort, c’était une blague pour la télé, une caméra cachée de mauvais goût, j’en suis désolé, mais ces salauds m’ont forcé…Et maintenant vous allez rire mais je suis une fille. Je m’appelle Lucie, j’ai 22 ans. Lucie bordel. Comme celle dans le ciel couverte de diamants… Mais non je ne suis pas drogué, lâchez-moi bande de fascistes. Ah !! Forcément dés que ça dépasse un peu les frontières de votre rachitique imagination, dés que ça déborde du cadre du concevable on sort la camisole. C’est bien facile. Pourtant c’est moi, je le sais. Non ? De toute façon je devais avoir une nouvelle famille maintenant. Ais-je été conçu, euh non conçue… Faut que je pense à mettre un féminin à tout maintenant…Suis-je la fille de la porte qui m’aurait enfanté après un accouplement avec la mort ? Suis-je le fruit du néant, descendu sur terre pour une raison bien précise, encore inconnue ? Je suis allé voir le chauffeur, pour lui poser n’importe quelle question histoire d’entendre ma voix. Pas mal, pas trop fluette ni gitaneuse. Un entre les deux qui me convenait parfaitement. C’est important une voix, surtout quand on la découvre pour la première fois à 22 ans… Je m’arrêtais au prochain abris bus. J’avais même pas de ticket mais mon porte feuille était plein de gros billets. J’avais aussi une carte bancaire, avec sur un post-it le numéro à 4 chiffres pour vider mon compte. En plus, une carte de fidélité au salon de coiffure « Cheuveu une belle coupe », un chèque restau de 8€50. J’ai fais signe au chauffeur qui m’a ouvert la porte. J’avais un peu froid en jupe mais c’était trop bizarre pour que j’en souffre. Une jupe, pas trop courte, avec des petites baskets, assez classique. En apparence j’avais l’air d’une fille comme on en croise des milliers dans les rues. J’ai repéré mon adresse grâce à une facture EDF oubliée dans mon sac. C’était pas très loin et j’avais un énorme besoin de marcher. Heureusement que dans sa générosité le bon dieu ne m’avait pas greffé aux pattes des hauts talons, même si c’est toujours marrant de voir quelqu’un se casser la gueule. Je me regardais dans le reflet de toutes les vitrines. A chaque fois surpris(e) par le spectacle de mon corps de femme… Le mec que j’étais trouvait la fille que je suis carrément charmante. On peut d’une certaine façon dire que cette constatation est objective car il ne vient pas directement de moi même, mais d’un mort encore un peu présent…Alors je me suis remercié pour le compliment et j’ai profité du feu rouge pour m’attacher les cheveux avec un élastique. Etrange automatisme…
J’ai traversé la ville jusqu’à l’adresse indiquée sur la facture, en essayant de pas trop marcher comme un mec. Mais merde elle est totalement foireuse cette réincarnation, je suis pas sensé abriter en plus de ma nouvelle identité les souvenirs de ma vie passée…Le boulot a mal était fait là haut c’est du travail bâclé. J’ai connement tenté de mettre mes mains dans les poches par habitude, mais la jupe ne s’y prêtait pas. J’avais une grosse envie de fumer mais apparemment Lucie n’avait pas cette mauvaise habitude. J’ai quand même acheté un paquet de Camel au tabac de l’angle et dés la première latte j’ai craché mes poumons. Nickel pour arrêter de fumer, faites vous réincarner en non fumeur, plus efficace que les patchs…J’ai donné le reste du paquet à un mec qui faisait la manche. Bon plan pour les mecs qui font la manche et sont en manque de nicotine : essayez de croiser le chemin d’un ancien fumeur réincarné en une belle blonde non fumeuse… Moins crade que de ramasser les bouts de mégots dans les cendriers. J’ai dépensé 1€50 dans un café simplement pour m’abandonner à une envie magnétique de me regarder dans une glace. Le reflet monochrome des vitres c’est pas très révélateur. J’ai fermé la porte des toilettes derrière moi, pour ne pas être surprise en plein dans ce qui pourrait être perçu comme une poussée sauvage de narcissisme… J’avais pas besoin de me recoiffer ou d’ajuster un coup de rouge à lèvres ; juste d’admirer la forme de mon crane et le travail de symétrie des yeux par rapport au reste de mon visage. Comme une femme après une intervention de chirurgie esthétique, je venais de changer de sexe et mon médecin en plus de son auréole divine avait des doigts de fée. Vous allez dire que je me la pète un peu mais je trouve sincèrement que je suis pas mal en fille. De toute façon je n’avais pas le choix, autant ne pas prendre cela comme une punition. Non, je n’ai rien fais dans les toilettes autre que l’inventaire de mes organes faciaux. J’ai juste très rapidement soulevé mon tee-shirt et admiré mes seins à travers le soutien gorge…J’étais en plein délire. Tout allait être différent, je me suis rendu compte de ça quand j’ai, par réflexe, tenté de pisser debout. Désolée pour celui qui nettoie. J’ai rapidement payé ma consommation et quitté le café avant de passer pour une grosse dégueulasse. Inutile d’essayer de leur expliquer : « Mais j’étais persuadé d’avoir une bite !!! »…
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J’habitais dans le 11’, en face d’une épicerie de nuit et d’un kiosque à journaux.
A côté de l’interphone, mon nom parmi d’autres. J’ai sonné pour voir si j’étais célibataire ou pas. Et comme personne n’a répondu, soit je l’étais, soit mon mari-copain-amant-concubin était au boulot. Bel appart, lumineux, spacieux, calme, décoré avec goût. J’ai fouillé dans les placard, pas de vêtements autres que les miens. J’avais donc la chance de vivre seule. Je me voyais mal devoir supporter si rapidement la présence d’un homme dans ma vie. Doux jésus que cette idée m’apparaissait dégoûtante. Soit mon ancien moi va devoir se casser vite fait, soit je vais être contrainte de me placer de l’autre côté de la barrière et découvrir les joies sûrement très attractives du plaisir lesbien. J’ai minutieusement inspecté chaque pièce en essayant de récupérer un maximum d’informations sur celle que j’étais. Des choses allaient sûrement passer à la poubelle, à moins que je n’arrive à oublier mes propres goûts pour ceux de Lucie. Mais merde c’est qui en fait Lucie !!! C’est moi ? Seulement un corps, un abris de fortune pour passer quelques nuits, le temps d’apprendre à pisser assis ? Un cerveau masculin dans un être au féminin. Une fois passé l’effet de surprise paralysant, puis le phantasme, c’est une angoisse sans horizon qui m’envahissait et que je tentais de calmer en cherchant dans l’armoire à pharmacie n’importe quel analgésique. Rien à part une bouteille à peine entamée de mercurochrome, le gros rouge qui tâche et des pansements antiseptiques. Alors je me suis tourné vers le bar et j’ai généreusement mélangé dans un verre les ingrédients nécessaires à un Bloody Mary bien frais, bien épicé. J’avais envie que ça m’arrache la gueule, ça tuerait peut être les restes de mec qui étaient encore dans mon crane… Je me suis vautré sur le canapé en sky, j’ai allumé la chaîne stéréo, un modèle coréen encastré au mur avec deux baffles énormes, de quoi balancer plusieurs kilos de son. Toujours frustrant dans un appart plein de voisins allergiques aux trop grosses manifestations de décibels. J’ai quand même foutu le bidule à fond. J’avais des super bon skeuds, beaucoup de raretés et pas une seule galette de merde. J’aurais été bien triste de trouver au beau milieu de ma discothèque une compil de Claude « regardez les mecs, je change une ampoule dans mon bain. » Il faut soit être très con pour se la jouer électricien les pieds dans la flotte, soit très bourré… Ou les deux, c’est possible aussi, ça peut se cumuler même si c’est pas recommandé… « Up jumped the Devil » de Nick Cave et ses mauvaises graines me paraissait suffisamment barré pour noyer dans l’ ivresse naissante et l’incohérence des notes mon état d’esprit suffocant. Une sorte de nausée migraineuse à me fracasser le visage contre un mur. « I was born on the day, that my poor mother died, i was cut from her Belly, with a stanley knife ». C’est un peu gore de séparer une mère de son enfant avec un couteau, et puis ça fait pas des jolis nombrils mais des petits boudinnets tout fripés. J’allais pouvoir téléporter ma torture mentale vers les ondes sonores et ouvrir un peu la fenêtre pour que tout ce merdier s’envole très loin. Et puis Lucie, qu’est ce qu’elle est devenue depuis que j’ai pris sa place ? Après plusieurs verres de Marie sannglante j’en suis arrivé à une conclusion aussi absurde qu’improbable. J’étais devenu un cannibale du cortex, je lui avais bouffé son crane et je possédais maintenant son corps, son appart, sa vie… J’allais devoir m’y habituer, apprendre à m’épiler les jambes comme avant je me rasais la barbe, j’ai jeté un œil à mes guiboles, impeccables. Lucie avait du faire ça la veille, avant que je ne lui vole son existence. J’ai fini la bouteille, baissé le son, j’avais pas envie de voir un voisin débarquer à cause du bruit ou même pire une estafette. J’avais envie de me gratter les couilles mais bon…Le syndrome du membre fantôme… J’ai improvisé une danse au milieu du salon, incroyable je savais faire ça. C’était agréable et très différent de ce que j’avais pu ressentir dans mon corps de mec sans souplesse. J’ai continué jusqu’à tomber sur le carrelage totalement épuisée. Je dirais pour me déculpabiliser que cette cuite était une façon de fêter ce nouveau départ comme on casse une bouteille de champ’ sur la coque d’un bateau neuf pressé de prendre le large. Lucie, après tout, pourquoi pas…
7
Le bateau sur lequel je me suis réveillé le lendemain matin tanguait nerveusement. Et même une demi cafetière de pur arabica n’a rien changé, pas plus que la douche glacée que je me suis infligée ou les 3 dernières minutes du journal de TF1. En général un verre de Jean Pierre Pernot au réveil ça fouette les cellules grises, ça remet bien les pieds sur terre. Mais là rien à faire. La gueule de bois et pas du plus minable, un acajou bien costaud. Je suis descendu à l’épicerie acheter de la nourriture parce que le frigo était vide à part des salades diététiques et d’autres conneries à peine comestibles. Apparemment Lucie conservait son petit cul (qui m’aurait bien plu du temps ou j’étais un mec) en faisant abstraction des jouissances glucidiques, où au moins elle le pensait ; comme toutes les personnes agèes qui terminent un repas gargantuesque en glissant deux comprimés de sucrette dans leur café. Ca n’allège que leur conscience. L’épicier a remarqué mon teint blafard, ma peau limite diaphane à travers laquelle une myriade de veines fluorescentes tentaient de véhiculer un sang impur de mon ventricule gauche au sommet de ma tête. D’ou le mal au cheuveux…J’ai lu dans son regard que ma nuit ne lui inspirait pas confiance. J’avais en plus affreusement mal au dos, le carrelage c’est vraiment inconfortable et c’est surtout pas fait pour dormir dessus…
Je rangeais les courses dans mon frigo quand le téléphone a sonné. Plusieurs fois. Je n’ai pas répondu et ma messagerie vocale s’est déclenchée. « Salut c’est Lucie, je ne suis pas là pour le moment, sûrement sortie me faire défoncer le cul par un bel inconnu mais laissez moi quand même un message et je vous rappellerais ».
Merde mais c’est quoi cette connerie ? Penser à enregistrer quelque chose de moins hard des fois que la famille appelle, ce qui à en croire le caractère plutôt vulgaire et direct de l’annonce ne devait pas être fréquent. Bon j’espère que c’est juste un trait d’humour salace, j’avais pas envie de me retrouver nez à nez avec des hommes chauffés à bloc par mon comportement très calorifique et désireux, sous la menace d’une arme tranchante, de me grimper sur le dos. Ah !!! mais c’est vraiment à gerber !!! Jamais je pourrais imaginer ne serait ce qu’une seconde partager mon lit avec le bandant d’un sexe, j’aimerais jusqu’aux frontières de l’infini le corps des femmes et ça ne changera pas tant que j’aurais dans le cerveau les souvenirs de ma vie d’hétéro. J’allais devoir virer tous ces gros nazes et me laisser tomber dans les bras d’une fille, c’était la seule alternative, je ne ferais aucune concession la dessus.
Après mon message une voix amusée à lancée en monologue :
« Salut Lucie, c’est Jim Kinyc, je suis désolé de t’appeler qu’aujourd’hui mais c’est bien violent en ce moment au taff. On en a ramassé un après un vol plané de plusieurs mètres, pas beau à voir, sérieux. Pense à changer ta messagerie je t’ai déjà dis que tout ce que ça pouvait t’apporter c’est un catalogue complet d’emmerdeurs névropathes. Rappelle moi quand t’as 5 minutes. Bises ».
Merde alors. Le monde et ses habitants tiennent dans un mouchoir de poche. Et celui là venait d’être utilisé. J’étais englué dans cette morve répugnante, un lien inconnu avec cet inspecteur bidon qui avait dressé ma mort comme la scène finale d’une pièce tragique bon marché, avait couvert de ridicule mes derniers instants. Et maintenant j’allais devoir lui annoncer par une délicieuse vengeance qu’après réflexion, je préférais les femmes. A moins que ce ne soit qu’un ami, une connaissance. J’ai balayé du regard le contenu du bar, histoire d’y voir une échappatoire, apercevoir l’espoir d’autre chose qu’un broyage de noir. Bon je vais pas passer le reste de mes jours à me bourrer la gueule ou a faire des rimes dés que je tombe des nues, sortir le shaker à la moindre contrariété et mélanger dans l’ivresse fiction et réalité comme les composants aromatiques d’un cocktail foireux. Le « kipitazitkom » qui m’allait si bien avant que je ne glisse sur cette foutue plaque de verglas devait rester ma ligne de conduite…Pas trop déborder dans les virages, éviter les ravins, les anges, les portes magiques, tout ce qui a fait que je me retrouve quand même dans une merde catatonique. J’ai cherché le numéro de l’inspecteur, il fallait que je sache quelle était sa place dans ma vie. Il a décroché presque immédiatement.
« Inspecteur Kinyc je vous écoute »
« Salut c’est Lucie, ça va bien ? »
« C’est gentil de rappeler si vite, j’ose espérer que tu m’en veux plus pour l’autre soir, je préfère t’en parler tout de suite comme ça c’est réglé. Tu sais j’ai un boulot difficile et c’est vrai que j’avais un peu trop bu. J’aurais pas du faire ça mais j’en crevais d’envie. T’es si jeune je suis désolé, vraiment »
Il fallait que je saute sur l’occasion, j’ai dis pas de mecs dans mon lit…
« Franchement je n’aurais jamais pensé ça de toi, moi qui te donnais toute ma confiance, tu t’es conduit comme un beau salaud mon cochon… »
Improvisation totale, sûrement une main au cul, un baiser volé, beurk !!!
« Je suis vraiment désolé mais… »
« Non je ne veux plus rien entendre, je ne veux plus jamais te revoir, t’as bien compris ? Oublie mon numéro, t’es vraiment allé trop loin. »
J’ai attendu d’avoir raccroché pour exploser de rire. Voilà, c’est la dernière fois que j’entends parler de Kinyc. Il a voulu pratiquer son nom de famille avec moi, ça n’a pas fonctionné…
Je savais pas vraiment ce qu’il avait fait mais à sa façon de s’excuser ça devait pas être joli. En tout cas ça me permettait d’éliminer un obstacle en espérant qu’il n’y en ait pas trop. Forcément il a bon dos l’alcool, c’est pas ma faute j’étais bourré. Est-ce qu’avant une cuite tu changes d’identité, tu rends ton permis de conduire et ton sens des responsabilités. Excusez-moi pour ce qui va suivre, les abus sexuels, les piétons fauchés en pleine force de l’âge, ma femme qui va dérouiller, mon gosse qui va tâter la boucle de ma ceinture. Demandez des comptes à cette bouteille. Je suis malade et je ne veux pas me soigner.
Je me demande bien comment j’avais pu le rencontrer celui la. C’était bien le genre de ramassis de comptoir dans des bars enfumés, les longues rasades de bourbon sans glace, un petit billet glissé dans le string d’une strip-teaseuse périmée. A mois que ce soit dans le mien, de string qu’il a essayé de faufiler son pourboire. J’étais peut être une danseuse de la nuit, une charmeuse de cabaret, ce qui expliquait le pied que j’avais pris la veille à danser pendant des heures.
8
Le téléphone a encore sonné, j’ai vite décroché avant qu’un autre obsédé ne tombe sur mon allumage vocal. Et j’ai improvisé un message plus soft, pas envie de parler avec des inconnus que je suis sensé connaître, trop compliqué pour ma gueule de bois.
« Bonjour vous êtes bien sur la messagerie vocale de Lucie, je suis absente pour le moment mais laissez-moi un message et je vous rappellerais au plus vite, merci »
« Salut Luce t’es encore en retard ce matin, je voulais te prévenir que le boss est bien remonté ; c’est la 3’fois cette semaine. Il va te passer un coup de fil en début d’après midi mais attends toi à quelque chose de savonneux. J’espère que ta rien de grave. Bises. »
Je refuse la perspective de me faire engueuler alors que j’apprends à l’instant que j’ai un boulot. Je m’en serais un peu douté c’est vrai en voyant la qualité du matos dans l’appart et c’est pas avec un RMI qu’on peut se payer ça… Qui dit boss dit boîte privée, en retard alors qu’il est 10h du mat, je ne suis pas strip-teaseuse, je me verrais bien dans un cabinet d’avocat, ou une agence de voyage…
Il me restait environ 4 heures avant le début d’après midi, j’espère que le boulot consiste en quelque chose que je sais faire ou que je peux faire semblant de faire de mon mieux…Sinon ça allait être une catastrophe. Si je suis esthéticienne ou coiffeuse, ça va être un massacre. Peut être que je dirige des opérations à cœur ouvert… Oh l’angoisse, j’ai le bistouri qui tremble, les mollets qui fléchissent. Je crois que je vais débrancher mon téléphone, faire 5 fois le tour de Paris dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, avaler une tablette complète d’acide en buvard, n’importe quoi pour échapper à ça. La montée d’angoisse gagnait le milieu de ma colonne vertébrale. J’allais bientôt devoir me déplacer avec un déambulateur ou ramper le long d’une tranchée imaginaire en priant pour que les nazis ne canardent pas mon régiment d’infanterie. Il faut que je me calme.
Peut être qu’en me suicidant j’irais enfin au paradis ? Que cette merde c’est juste une sorte de purgatoire ou on teste la résistance ?
Je suis sorti me vider le pâté que j’avais dans la tête en, faisant le tour de celui des maisons. J’aurais aimé que ça en soit un de campagne, on respire gras à Paris, Les pics de pollution qui piquent aux yeux, j’échangerais volontiers ça contre une touffe d’herbe bien fraîche. La vérité est dans la marguerite, on la glisse sous le menton te si ça brille c’est qu’on est un menteur. J’aimerais bien la connaître cette vérité. Je suis mort, je suis ressuscité en jeune femme, mais j’ai gardé le cerveau, les souvenirs et les réflexes du mec que j’étais, je me fais mettre des mains au cul, on s’apprête à m’agresser verbalement pour une histoire de ponctualité professionnelle. Ca va 5 minutes. Elle est ou la force suprême que je lui suggère de mettre un terme à ce calvaire. C’est drôle un instant mais je vais pas passer le reste de mes jours à contrer mes instincts naturels. Homme ou femme faut choisir mais pas les deux. J’ai vraiment l’impression d’être un transsexuel, ou une drag queen avec un maquillage impeccable. Il y a certainement une confrérie quelque part, je suis pas un cas isolé, un club des ressuscité avec une réunion hebdomadaire pleine de conseils et d’astuces pour mieux vivre sous sa nouvelle identité.
J’ai eu brusquement une énorme douleur au niveau du ventre. Je me suis précipité aux toilettes, je craignais le pire. J’avais pas pensé à ça, les joies menstruelles. C’est vrai que ça faisait incroyablement mal ; surtout que moi c’était mes premières, oui je sais, à 22 ans, je suis un cas à part…Et bizarrement, je suis resté sur le trône un moment et il ne s’est rien passé, le mal est partit tout seul, pas une goutte de sang. Je craignais que ce soit encore pire que le pire que j’avais imaginé et je remercie de tout cœur le sadique qui a signé les papiers de cette résurrection, et grâce auquel je me vois dans l’obligation de descendre dans un pharmacie acheter un test de grossesse. C’était pas l’alcool c’est sûr ; il y avait quelque chose qui remuait dans mon ventre et la vodka était bien morte quand je l’ai avalée. Si le test s’avérait positif et que dans quelques mois je me retrouvais sur le corbillard prêt à enfanter, j’imagine même pas la complexité de l’être que j’allais mettre au monde…
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